Après Uvira : comment l’accord de paix RDC–Rwanda négocié par Washington consacre l’impunité au sein d’un ordre sécuritaire vacillant

par Luc Mubay 7 Jan 2026

 

La prise d’Uvira par le mouvement rebelle M23, début décembre (Reuters,2025) a constitué un revers cinglant pour l’initiative diplomatique la plus ambitieuse menée par les États-Unis dans la région des Grands Lacs depuis deux décennies. L’accord de paix entre la République démocratique du Congo (RDC) et la République du Rwanda, signé le 27 juin à Washington par les ministres des affaires étrangères des deux pays sous la médiation du département d’État américain, puis ratifié le 4 décembre par les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame en présence du président américain Donald Trump, s’inscrivait dans une initiative de l’administration américaine visant à favoriser un cadre de stabilisation régionale après des années de tensions et d’affrontements. La chute d’Uvira révèle au contraire la contradiction centrale du texte : conçu pour régler un différend entre deux États, il ne répond pas à une dynamique de guerre largement animée par un acteur armé non étatique et non signataire du traité.

Cette lacune n’a rien d’anodin. Elle découle de la structure même de l’accord, dont les limites apparaissent aujourd’hui avec netteté.

Un accord centré sur une menace dépassée

Le document signé à Washington est dense et sophistiqué. Il réaffirme le respect des souverainetés, proscrit les « actes hostiles », prévoit des mécanismes de règlement des différends, et crée un mécanisme conjoint de coordination sécuritaire (JSCM) doté de responsabilités étendues dans le domaine du renseignement et des opérations (U.S. State Department, 2025).

L’ensemble de ces dispositifs cible toutefois en priorité les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), une milice hutue rwandaise que Kigali présente de longue date comme le principal facteur d’insécurité en RDC. L’article 1 engage les deux Parties à mettre en œuvre le « Plan harmonisé de neutralisation des FDLR ». L’article 3 confie au JSCM la mission d’identifier, localiser et neutraliser ce groupe armé (U.S. State Department, 2025).

Or l’acteur qui, en 2025, modifie l’équilibre militaire dans l’est du Congo n’est plus les FDLR. C’est le M23, une rébellion aguerrie et mobile, dont le Groupe d’experts des Nations unies et les autorités congolaises affirment qu’elle bénéficie d’un soutien rwandais. De son côté, Kigali nie toute implication directe dans les opérations armées à l’est de la RDC et maintient que sa seule préoccupation sécuritaire demeure la présence des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) (Le Monde, 2025), y compris lors des récents affrontements, alors même que l’essentiel des territoires sous contrôle armé au Nord-Kivu et au Sud-Kivu est aujourd’hui tenu par le mouvement rebelle du M23.

Washington a avalisé ce cadrage — et le texte en porte la marque. Bien que les autorités américaines aient reconnu, dès le début de l’année, les avancées territoriales du M23, celui-ci n’est mentionné qu’une fois, à l’article 2, qui invite les Parties à « soutenir les négociations en cours entre la RDC et l’AFC/M23 sous médiation qatarie » (U.S. State Department, 2025).

Le M23 n’est pas signataire.
Il n’est lié par aucune obligation du traité.
Sa progression à Uvira découle directement de cette absence.

Entre Washington et le Kivu, deux lectures d’une même guerre

L’accord a été négocié alors que les violences s’intensifiaient dans l’est du Congo. En 2025, le M23 a multiplié les percées, menaçant les axes logistiques menant à Goma et bousculant à plusieurs reprises les positions des FARDC (Financial Times, 2025). À Washington, toutefois, les discussions se sont déroulées comme si les FDLR restaient l’acteur central du conflit.

Ce décalage était déjà perceptible. Le Minisère des Affaires Etrangères Américaines insistait publiquement sur la nécessité de « cesser tout soutien aux groupes armés non étatiques » (U.S. State Department, 2025). Mais le refus du Rwanda d’admettre tout lien avec le M23 a eu pour effet que seul FDLR était explicitement visé par les mécanismes du traité.

Sur le papier, l’accord est strict. L’article 1 enjoint les Parties à « s’abstenir de tout acte d’agression » et interdit toute forme de soutien à des groupes armés (U.S. State Department, 2025). L’article 2 exige la cessation « immédiate et inconditionnelle » de toute assistance étatique à de tels acteurs (U.S. State Department, 2025).

Pourtant, si Kigali nie soutenir le M23, ces clauses ne constituent aucun frein réel à son action. Elles sanctionnent uniquement des faits dont le Rwanda nie l’existence.

Le paradoxe est évident :
un mécanisme de responsabilité qui ne peut fonctionner que si l’État mis en cause reconnaît les violations qu’il conteste, faute de quoi, il entérine l’impunité.

Une architecture qui limite toute possibilité de sanction

Au-delà de la diplomatie, plusieurs composantes du traité contribuent à un ensemble qui protège de fait le Rwanda tout en imposant des obligations lourdes à la RDC.

1. Des obligations centrées sur les FDLR, non sur le M23

L’annexe CONOPS détaille un plan séquencé pour neutraliser les FDLR en 90 jours — préparation (D+7 à D+15), opérations (D+20 à D+30), évaluation (D+90), stabilisation (U.S. State Department, 2025).

Aucun dispositif équivalent n’existe pour endiguer les offensives du M23.

2. Un mécanisme conjoint dont le mandat ignore le M23

L’article 3 autorise le JSCM à :

      • « identifier et définir le statut » des FDLR,
      • « localiser et surveiller » leurs positions,
      • « coordonner » les actions de neutralisation U.S. State Department, 2025).

Aucune référence n’est faite au M23, à ses mouvements, à son approvisionnement ou à ses recrues.

Le mécanisme regarde un théâtre d’opération qui n’est plus celui où se joue l’essentiel de la guerre.

3. Un règlement des différends reposant sur le consensus

Le Comité conjoint de supervision (JOC) statue « par consensus » (U.S. State Department, 2025). En clair : le Rwanda dispose d’un droit de veto sur toute conclusion qui lui serait défavorable.

4. Des processus de DDR dépendants de pourparlers bloqués à Doha

L’article 2 renvoie la question de la réintégration des combattants aux négociations entre Kinshasa et le M23 au Qatar. Le traité ne possède donc aucun levier direct sur le groupe rebelle.

Pris ensemble, ces éléments produisent un cadre diplomatique où les FDLR sont ciblées et où le M23 — pourtant acteur déterminant — demeure hors champ.

La séquence d’Uvira l’illustre de manière spectaculaire.

Uvira, un tournant militaire aux implications politiques lourdes

Le 11 décembre 2025, Reuters indiquait que le M23 avait consolidé son emprise sur Uvira, qualifiant cette avancée de « revers pour les pourparlers de paix » (Reuters, 2025). Cette cité stratégique du Sud-Kivu :

      • assure la connexion avec le Burundi,
      • offre au M23 un accès au lac Tanganyika,
      • fragilise la défense congolaise autour de Fizi et Baraka,
      • témoigne de la capacité du mouvement à s’étendre au-delà de ses bastions traditionnels.

Il ne s’agit pas d’un incident périphérique mais d’un défi direct à l’article 1 du traité. Pourtant, aucun des mécanismes prévus ne permet une réaction à cette escalade.

Washington a conçu un accord pour neutraliser les FDLR. Le M23 a avancé sur Uvira.

L’économie comme force d’attraction diplomatique

Les dispositions économiques du traité contribuent à expliquer sa timidité opérationnelle. L’article 6 prévoit le lancement d’un Cadre d’intégration économique régionale, associant transparence des chaînes d’approvisionnement et coopération « en partenariat… avec le gouvernement américain et les investisseurs des États-Unis » (U.S. State Department, 2025).

Ce dispositif :

      • facilite la formalisation des chaînes minières,
      • offre une visibilité privilégiée aux acteurs américains,
      • crée des mécanismes de contrôle indépendants.

Pour Kigali, il s’agit de consolider son rôle dans l’économie minière régionale. Pour Washington, de sécuriser l’accès aux minerais critiques. Pour la RDC, de lutter contre des circuits informels longtemps enracinés.

Mais cette architecture crée une incitation lourde : préserver la stabilité diplomatique devient plus important que dénoncer les violations du traité. Si l’investissement dépend d’un climat apaisé, les partenaires ont intérêt à minimiser les tensions.

L’accord risque alors de se transformer en paravent technocratique, masquant une réalité sécuritaire qui se dégrade ; en l’absence de mécanisme crédible de responsabilité à l’égard du M23, cette impunité de fait compromet les conditions mêmes d’une stabilisation durable, sans laquelle aucun environnement prévisible — et donc aucun investissement à long terme — ne peut raisonnablement s’enraciner.

« L’agence congolaise, un levier sous-estimé » — la capacité de Kinshasa à définir et activer ses marges de manœuvre politiques, diplomatiques et sécuritaires face à une configuration désormais figée par un traité signé et l’invasion d’Uvira, et à arbitrer, dans ce cadre contraint, l’éventail des options encore disponibles pour répondre à la situation.

Certains observateurs l’ont relevé : si l’analyse des limites du traité est indispensable, elle ne saurait pour autant exonérer la RDC de sa capacité d’action, pas plus qu’elle ne doit occulter le fait que Kinshasa a accepté un cadre largement défini par d’autres — au terme d’une négociation menée en position de faiblesse, et que d’aucuns assimilent à une forme de capitulation sur des termes façonnés à Washington et à Kigali.

Plusieurs leviers demeurent entre les mains du président Félix Tshisekedi.

1. Suspendre des obligations en invoquant l’article 8

Un préavis écrit de 60 jours permettrait de geler certaines dispositions et de renvoyer la responsabilité des défaillances aux partenaires du traité.

2. Exiger l’élargissement du mandat du JSCM

Les termes de référence ne sont pas finalisés. Kinshasa peut demander que l’ensemble des groupes armés actifs, M23 compris, y soit intégré.

3. Conditionner l’intégration économique à des avancées sécuritaires

La mise en œuvre de l’article 6 n’est pas automatique. La RDC peut lier son activation à des résultats concrets : retrait du M23 d’Uvira, preuves de désengagement rwandais, avancées tangibles à Doha.

4. Mobiliser le texte pour renverser la charge diplomatique

Rappeler publiquement que l’article 1 interdit « tout acte… direct ou indirect » menaçant la paix place Kigali face à ses responsabilités.

En d’autres termes, le président Tshisekedi peut redéfinir les conséquences politiques du traité.

Une paix sur le papier, une guerre sur le terrain

L’accord parrainé par Washington avait l’ambition de refonder la sécurité régionale. Mais il repose sur une hypothèse erronée : la centralité persistante des FDLR. La prise d’Uvira montre que le texte n’a pas appréhendé la menace principale et a laissé hors champ l’acteur armé le plus structurant des dynamiques actuelles.

Le traité :

      • a totalement ignoré le M23, pourtant déterminant sur le terrain.
      • a mal identifié les priorités sécuritaires,
      • a créé des incitations économiques contraires à l’exigence de responsabilité,
      • a offert au Rwanda un espace politique sans contreparties,
      • a institutionnalisé des zones d’impunité,

Pour que les accords de Washington deviennent autre chose qu’un habillage diplomatique de priorités économiques et stratégiques, présenté comme un processus de paix aux contours approximatifs, la RDC doit reprendre l’initiative, les États-Unis reconnaître les limites de leur approche, et Kigali se conformer non à un récit politique, mais à la réalité de sa responsabilité

D’ici là, l’est du Congo continuera de vivre, non sous la paix écrite à Washington, mais sous la guerre imposée par le M23.

Luc Mubay

Références
    1. Reuters, “M23 consolidates control over Congo town in blow to peace talks,” Dec. 11, 2025.
    2. U.S. Department of State, Peace Agreement Between the Democratic Republic of the Congo and the Republic of Rwanda, June 27, 2025 (Preamble; Article 1).
    3. Ibid., Article 3.
    4. Le Monde, “Olivier Nduhungirehe: ‘We have no soldiers on Congolese soil,’” March 15, 2025. U.S>
    5. U.S. Department of State, Peace Agreement…, Article 2.
    6. FT, “Congo clashes escalate as M23 advances,” Apr.–Oct. 2025.
    7. U.S. State Department Briefing, June 2025.
    8. U.S. Department of State, Peace Agreement…, Article 1.
    9. Ibid., Article 2.
    10. Ibid., Annex: CONOPS, Sections 8–10.
    11. Ibid., Article 3 and Annex.
    12. Ibid., Article 7.
    13. Reuters, “M23 consolidates control…,” Dec. 11, 2025.
    14. U.S. Department of State, Peace Agreement…, Article 6.

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