Quelle vision pour le transport ?

par Milain FayuluMilain Fayulu 25 Oct 2019

La globalisation désigne un système complexe d’échanges de biens, d’information et de personnes. Elle constitue la pierre angulaire de l’économie mondiale et repose presque entièrement sur un dispositif: le transport.

Sans ce dernier, la frénésie commerciale que connaît notre planète n’existerait pas, les civilisations vivraient en autarcie et l’Homme n’aurait sans doute jamais mis les pieds sur la lune. Ces enjeux, couplés au fait qu’il existe une forte corrélation entre la croissance du PIB et la croissance du secteur des transports, expliquent pourquoi il doit occuper une place prépondérante dans les politiques d’administration publique.


Getty Images

A l’échelle de la ville, un réseau de transport fluide génère des gains de productivité, permet le désenclavement de certaines zones, favorise le commerce et, par conséquent, augmente les recettes fiscales de la cité. En contrepartie, ces recettes peuvent être réinvesties pour l’amélioration des infrastructures publiques. Cela favorise l’émergence d’un cercle vertueux d’attractivité économique et entraîne des externalités positives (réduction du stress des citadins, baisse des émissions de gaz carbone…).

Malheureusement, les villes congolaises ont pris un retard inquiétant sur le reste du monde en matière d’infrastructure de transport et le peu d’attention que reçoit ce retard doit nous interpeller. Bien que d’aucuns tentent de nuancer ce sous développement à travers le prisme de la « 4ème révolution industrielle » (la révolution numérique), cet argument manque cruellement de pertinence.

(Présentation de la maquette du nouvel aérogare de l’aéroport de N’djili en Mai 2018)

Les derniers seront-ils vraiment les premiers? (les limites du numérique)

Aujourd’hui, la diffusion rapide de la technologie mobile dans les pays en développement – en particulier en Afrique, a donné lieu à la théorie du « bond en avant » ou « leapfrogging » pour les anglos saxons. Cette théorie se caractérise par un saut rapide dans le développement économique en mettant à profit l’innovation technologique.

Dans les faits, quand une nouvelle technologie ou un nouveau paradigme émerge, les pays sous développés ou en développement sont rarement en retard. Au contraire, pour des raisons d’adaptation d’infrastructure ce sont généralement les pays industrialisés qui sont les derniers à adopter certaines de ces nouvelles technologies (par exemple, les paiements mobile…). Suivant cette logique, nombre d’intellectuels concluent que les pays africains peuvent se développer sur base du « bond en avant ».

Il existe pourtant un bémol: l’obsession du numérique tend à faire oublier qu’historiquement, les plus grand gains en productivité n’ont pas été obtenus grâce à internet ou au mobile mais plutôt grâce à des technologies physiques (ponts, routes, chemins de fer..).

Oui, nos villes doivent être en phase avec les dernières avancées du numérique mais nous devons faire en sorte de moderniser nos infrastructures de base et en particulier de transport pour optimiser la portée du numérique. A cet effet, seules des politiques d’urbanisme ingénieuses pourront répondre efficacement à ce double défi.

Plan de Kinshasa (Leopoldville) en 1954

Les politiques d’administration urbaine: clé de voûte de la fluidification du transport

L’idée selon laquelle la technologie peut s’intégrer dans tous les secteurs et résoudre tous les problèmes est utopique. Interviewé par le Financial Times sur la question, Bill Gates a répondu ceci: « Personne ne peut suggérer que la technologie remplace de quelque manière que ce soit la bonne gouvernance ». En d’autres termes, peu importe l’innovation, elle doit s’inscrire dans un cadre réglementaire bien étudié au préalable.

La ville qui illustre sans doute le mieux la nécessité d’une réflexion sur l’entremise entre technologie et transport est celle qui m’a vu naître, Kinshasa.

Embouteillage sur le boulevard du 30 Juin à Kinshasa (image d’archive)

Les kinois le savent bien, la mégalopole congolaise est un enfer pour la plupart de ses 12 millions d’habitants. Quotidiennement, ils subissent, entre autre, l’insupportable congestion du réseau de transport en commun. Pour y remédier, les autorités provinciales ont récemment décidé d’importer des taxis bus afin « d’améliorer » le confort des passagers et ont enjoint les taximen à peindre leur véhicule en jaune pour lutter contre la clandestinité de nombreux d’entre eux. Il s’agit là d’un exemple patent d’un problème qui nécessite des réformes structurelles mais qui est, hélas, traité superficiellement.

Remarquons que ce peu d’égard pour la substance est à la base du retard économique de la capital et plus généralement, de tout le pays.

Et pourtant, il suffirait de peu pour débloquer le goulot d’étranglement que représente la congestion de Kinshasa pour le décollage de l’économie congolaise. Un plan d’urbanisme qui donne de grandes orientations et identifie de nouvelles opportunités enclencherait une dynamique positive. Dans son ouvrage ‘Kinshasa: Planification et Aménagement’ le Professeur en aménagement urbain Francis Nzuzi renseigne sur le fait que la ville de Kinshasa a connu 4 grands plans d’aménagement: le plan de 1950 (Van Malleghen), les plans de 1967, 1975 et 1985. Il précise qu’aucun de ces 4 plans n’avaient de valeur juridique et contraignante et ont donc été mal ou partiellement exécutés. Ces 20 dernières années, comme à l’accoutumé, de nouveaux plans se sont agglutinés sans jamais être mis à exécution et noircissent aujourd’hui sous la poussière des tiroirs du gouvernorat de la ville-province. Il sied de noter que sans la matérialisation de telles initiatives, fluidifier le système de transport à Kinshasa comme sur toute l’étendue du territoire national restera illusoire.

Transparence, transparence, transparence

Une fois un plan d’urbanisme cohérent mis en place (gardons espoir), il serait important d’y associer la population. Celle-ci doit être écoutée et ses recommandations prises en compte. Les mesures doivent être articulées et débattues publiquement afin de créer un large consensus autour d’une vision commune. Du bourgmestre au gouverneur en passant par les citoyens, une ligne de communication claire doit être établie afin de garantir un suivi transparent et une exécution rigoureuse des travaux. Cela est d’autant plus important que la RDC est amenée à intégrer des technologies de transport complexes et de derniers cris si elle veut résorber son retard.


Assemblée Provinciale de Kinshasa

Un exemple de solution « dernier cri » qui pourrait aider le pays à faire un « saut en avant » est le système de transit hyperloop imaginé par le PDG de Tesla Motors, Elon Musk. Il présente plusieurs avantages, notamment le fait d’être un mode de transport propre car il utilisera de l’énergie électrique qu’il produira lui même à l’aide de panneaux solaires installés le long des tubes qui propulsent les passagers. Un autre avantage de l’hyperloop sera sa discrétion sur le plan sonore. En effet, la suspension magnétique des navettes et le tube en métal garantiront un mode de transport silencieux. Autre avantage, et non des moindres, il permettra de désengorger des mégalopoles telles que Kinshasa qui suffoquent sous le poids du trafic routier et multipliera de manière exponentielle la vitesse de liaison d’un point A à un point B. 

Il existe néanmoins des contraintes majeures à la mise en oeuvre d’un tel projet, principalement d’ordre infrastructurelle. D’où l’importance d’un plan global d’urbanisation qui prendrait en compte, en amont, les besoins et les ressources devant être mobilisées pour la matérialisation de ce type de projet.

Bien évidemment, l’hyperloop ne constitue qu’un exemple de système pour fluidifier le transport de biens et de personnes parmis tant d’autre et le risque d’un énième « éléphant blanc » n’est pas à écarter en l’absence d’une planification rigoureuse. Mais la RDC se doit d’être ambitieuse.

En parallèle, d’autres projets, moins « pharaoniques », tels que la création de boulevards périphériques dans les grandes agglomérations du pays, la création de bandes dédiées pour les transports en commun ou la mise en place de systèmes de tramways doivent également faire l’objet d’une réflexion au niveau national.

En conclusion…

Le temps presse! Il est important de rappeler que nous vivons dans un monde compétitif et que par conséquent nous ne pouvons plus nous permettre de creuser notre retard sur le reste du monde à cause de l’inaction et le manque de vision des politiques. La RDC, ses régions et ses villes ont besoin de plans d’infrastructure innovants, chiffrés, détaillés et qui cadrent avec un plan de développement global et cohérent du pays. Ce n’est qu’à ce prix là que la théorie du « saut en avant » tant vantée par les gourous du développement économique prendra le caractère inclusif et systémique dont elle a besoin pour avoir un impact positif sur le long terme.

Milain Fayulu

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