Banro au Sud-Kivu : bilan de son impact sur le plan social et économique

par Ben RadleyBen Radley 11 Août 2020

En 2012, la mine aurifère Twangiza de Banro a été la première mine industrielle à entrer en phase de production au Sud-Kivu depuis la fin officielle de la guerre. En 2019, la mine a été vendue à Baiyin, une entreprise étatique chinoise, après avoir extrait et vendu plus de 500 000 onces (14 174.77 kg). Le moment semble donc opportun de se demander quel a été l’impact de cette extraction sur le plan social et économique ? 

Mon nouveau rapport  pour Maison des Mines du Kivu soutient que l’arrivée de Banro au Sud-Kivu a perturbé un processus de réindustrialisation minière déjà en cours, détenu et dirigé par des locaux, en le remplaçant par une économie minière orientée vers l’extérieur et isolée de l’économie congolaise.

L’exploitation aurifère artisanale emploie des dizaines de milliers de personnes au Sud-Kivu. On peut comprendre son importance sociale et économique en examinant comment la valeur qu’elle génère est répartie entre les différentes parties prenantes de l’activité minière. Concernant la mine aurifère artisanale de Kadumwa (Luhwindja), adjacente à la mine Twangiza de Banro, 95% de la valeur créée par la mine est répartie entre des groupes congolais du Sud-Kivu (Tableau 1). Le salaire des creuseurs y est largement supérieur au travail journalier agricole tandis que les gestionnaires de puits (appelés Présidents-directeurs généraux, ou PDG) et les négociants réalisent d’importants bénéfices, d’environs $20 000 par an en moyenne pour les PDGs.

Tableau 1. Répartition de la valeur totale créée par la mine aurifère artisanale de Kadumwa, 2017

Source : calculs de l’auteur   

De plus, une part importante des bénéfices des PDG est réinvestie dans la production de l’or, y compris le réinvestissement productif stimulant l’augmentation de la productivité, à travers un processus de mécanisation mené localement, principalement (mais pas exclusivement) à Kamituga. En novembre 2011, un entrepreneur congolais a apporté trois concasseurs à Kamituga depuis Misisi, où les concasseurs étaient utilisés depuis environ 2009. Peu de temps après, un autre entrepreneur congolais a installé un atelier de réparation de concasseurs à Kamituga, et ensuite les concasseurs ont commencé à être fabriqués sur place. De la taille d’une bétonnière, chaque concasseur broie de grosses roches en poudre fine, à un rythme plus rapide qu’à la main. Grâce à l’utilisation de ces machines, des sites auparavant exploités par des techniques purement artisanales sont redevenus productifs.   

En parallèle à l’introduction des concasseurs, les PDG de la région ont tenté de connecter les sites au réseau électrique local, afin de faciliter l’utilisation des pompes à eau et pompes à air. Dans de nombreux cas, des explosifs ont été utilisés à côté de ces machines pour faire exploser la roche dure rencontrée aux niveaux plus profonds dans les puits. Grâce à l’utilisation accrue de machines, d’explosifs et de concasseurs, une forme de production semi-mécanisée commençait ainsi à émerger dans la région.

Mais suite à l’ouverture d’une procédure judiciaire contre les propriétaires des concasseurs par Banro début 2013, une trentaine de concasseurs se sont retrouvés réquisitionnés par des agents de l’Etat avec le soutien de l’armée et de la police locale en septembre 2013. Aujourd’hui, la procédure est toujours en cours, avec l’objectif – selon une lettre du procureur général de Bukavu de 2018 – de « procéder à la suspension de toutes les activités [des concasseurs] ». Tant que Banro disposera de permis d’exploitation à Kamituga et dans ses environs, les efforts menés pour supprimer la mécanisation artisanale dans la région semblent susceptibles de se poursuivre. Par ailleurs, pour permettre la construction de la mine Twangiza de Banro à Luhwindja, le secteur minier artisanal a été poussé vers des espaces plus marginaux et moins productifs de l’économie aurifère locale, entraînant la perte d’approximativement 4 000 emplois. Des discussions avec les enseignants, négociants, agriculteurs et jeunes locaux à Luhwindja ont constamment mis en avant la force relative de l’économie locale avant l’arrivée de Banro. 

Alors que les conséquences de la présence de Banro sont clairement indésirables, qu’est-ce que la société a apporté au Congo ?  

Une offre de travail mieux rémunérée ? Certes, mais seulement à un nombre limité de quelques centaines des congolais engagés au niveau des gestionnaires et des travailleurs qualifiés. La plupart des employés de Twangiza étaient des journaliers informels ou des travailleurs non-qualifiés qui gagnaient un salaire mensuel largement comparable (ou même inférieur) aux salaires des creuseurs. Les gagnants étaient surtout les managers étrangers qui – représentant cinq pour cent de l’emploi – captaient 34% des salaires totaux revenant aux employés de la mine.  

De nouvelles opportunités pour le secteur privé congolais  ? Oui, mais pour deux sous-traitants seulement, dans la fourniture de sable et les activités de forage, et pour certains producteurs et productrices agricoles à Luhwindja. Les autres activités et services sous-traités – les douanes, l’électricité, la sécurité, l’entretien des routes, le carburant, la fonderie, l’aviation, la restauration, la certification d’or et le transport – ont été fournis par des filiales d’entreprises étrangères. Ceci malgré le fait qu’au Sud-Kivu, des entreprises locales opéraient dans au moins cinq de ces domaines, avec encore d’autres opérateurs congolais présents dans l’industrie minière bien plus établie au Katanga.

Des contributions aux revenus de l’État congolais alors ? Les données sur les contributions fiscales versées par Banro ne sont disponibles que pour les années 2012, 2013, 2016 et 2017. Pour ces quatre années, Banro a déclaré avoir payé au total 29 millions de dollars en taxes, soit seulement trois pourcents des revenus enregistrés par Banro de 665 millions de dollars pendant cette même période. Il faut aussi noter  que les paiements en 2016 et 2017 n’incluent pas l’impôt sur les bénéfices de 4% accepté par Banro en 2010. Banro pourrait soutenir que cette absence est due au fait qu’elle n’a pas encore récupéré son investissement. Pourtant, ce n’est pas le cas pour la mine de Twangiza, où en 2014, le revenu total de la mine a dépassé l’investissement total pour la première fois, et a continué de le faire jusqu’en 2016.  

En outre, la contribution potentielle de Banro à l’économie congolaise a été entravée par un niveau généralisé de mauvaise gestion, aggravée par son exposition à la volatilité des prix sur le marché international. Encouragée par la hausse du prix de l’or, vers la fin de 2011, Banro a commencé à construire la mine de Namoya, sa deuxième mine, dans la province voisine du Maniema. Là bas, le budget initial de 100 millions de dollars a été dépensé en quelques mois, et les coûts de construction ont finalement atteint 250 millions de dollars. Un audit externe de la mine de Twangiza en 2012 a révélé que « la structure et la gouvernance du projet semblent inefficaces, [et] l’alignement des systèmes avec les processus de gestion médiocre », suggérant que l’inefficacité et la mauvaise gestion étaient des facteurs contributifs important. 

A la même époque, le prix de l’or s’est effondré d’environ un tiers de 2012 à 2015, entraînant des déficits importants dans les revenus prévus de Banro pour soutenir le financement de la construction de la mine de Namoya. Ayant besoin de lever 150 millions de dollars supplémentaires, Banro a conclu un certain nombre de prêts à court terme qui se sont révélés coûteux. À ce stade, la santé financière de Banro a commencé à se détériorer. Sa dette à long terme est passée de zéro en 2011 à 159 millions de dollars en 2013 et, à partir de 2013, Banro est entrée dans une situation de fonds de roulement négatif d’une année à l’autre.  En 2017, Banro ne pouvait plus honorer ses dettes et en décembre de la même année, la société a été obligée de se placer sous la protection des créanciers du gouvernement canadien, pour être sauvée de la faillite.

Il est important de noter que la descente de Banro vers la faillite a été accélérée par un mécanisme sous-jacent de transfert du surplus vers les principales places financières occidentales.Un petit groupe de 17 directeurs d’entreprise a amassé une richesse considérable à travers  Banro. Domicilié principalement au Canada, en Afrique du Sud et au Royaume-Uni, ce groupe a accumulé au moins 54,6 millions de dollars en salaires, actions exercées, honoraires, des incitatifs et des primes sur la période de 20 ans de 1997 à 2016 (Tableau 2). Les directeurs de Banro ont aussi continué à extraire leurs revenus à partir de 2012, malgré les difficultés financières croissantes auxquelles Banro a commencé à faire face durant cette période. Ce comportement se distingue peu des formes de recherche de rente (ou « rent seeking ») pour lesquelles l’État et les entreprises étatiques congolais ont été si fortement critiqués dans les années 1980, pour justifier et faciliter la libéralisation et la privatisation de l’économie congolaise, mais dans ce cas, revenant aux dirigeants de Banro.

Tableau 2. Rémunération des dirigeants de Banro, 1997 à 2016 (en USD)

Sources : Circulaires d’information de la direction de Banro, 2004 à 2016.

Cette analyse démontre que la politique congolaise visant à négliger le potentiel de l’exploitation minière artisanale au profit de l’industrialisation à travers les multinationales est discutable. 

Nous pourrions même conclure suite à cette analyse que les difficultés financières auxquelles Banro s’est trouvée confrontée ces dernières années ne sont pas nécessairement une perte pour la province du Sud-Kivu et pour le Congo en général. Au contraire, la situation de Banro pourrait fournir une opportunité de mieux soutenir le développement du secteur artisanal, qui semble offrir un processus d’industrialisation minière moins enclavé et plus inclusif que le modèle dirigé par les multinationales.

Ben Radley

Photos © Robert Carruba

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