Le coût d’opportunité du statu quo

par Milain FayuluMilain Fayulu 17 Mar 2020

Plus d’un an après les élections contestées qui continuent d’agiter les débats en RDC, tous les observateurs s’accordent sur une chose : le changement tant attendu ne se matérialise pas. Qu’on se le dise franchement, la paralysie institutionnelle actuelle ne présage rien de bien reluisant. Et c’est précisément là que le bât blesse pour notre pays, car ce statu quo représente une charge trop lourde à porter. Aussi, il est naïf d’imaginer que son coût sera l’apanage de la seule RDC. La sous-région et le continent seront affectés, bien qu’à des degrés diverses. Je propose dans cet article un tour d’horizon des différentes questions laissées en suspens par nos aînés (perpétuellement embourbés dans des crises politiques) et sur lesquelles notre génération doit se pencher dès à présent. 

La démographie

 

 

Bien que peu de gens s’en émeuvent, la croissance démographique non maîtrisée représente un risque important pour la stabilité de la RDC. Souvent présentée par un certain courant afro-optimiste comme une bénédiction car elle offrirait de la main d’oeuvre bon marché, cette croissance n’est pas en mesure d’être absorbée par le cadre structurel actuel de l’économie congolaise. En effet, selon l’ONU elle « est associée à des taux de pauvreté plus élevés, de faibles taux d’éducation primaire et des taux de mortalité infantile et maternelle qui restent élevés ». Autrement dit, elle va entraîner encore plus de précarité dans notre pays.

Le contrôle démographique est un levier important pour la mise en oeuvre des objectifs de développement durable (ODD) de 2015 publié par l’ONU. En RDC sa mise en application se heurte, non seulement au manque de volonté politique, mais également à la puissance de certaines croyances ancestrales sur la fécondité et surtout au manque d’accès aux contraceptifs. En réalité, toujours selon l’ONU, moins de 50% des femmes en Afrique subsaharienne ont un accès aux techniques de contraception moderne. Bien qu’il n’existe pas de statistiques officielles sur le sujet, tout porte à croire que la RDC est dans la fourchette basse de cette estimation.

Malgré cette menace démographique, que l’on constate notamment à travers l’explosion de la population de la ville de Kinshasa, où elle est combinée à l’exode rural, aucune initiative gouvernementale n’a jamais été mise en place à grande échelle pour tirer la sonnette d’alarme. Pourtant, le coût économique de la prise en charge d’un surplus de population désœuvré, est comme une ancre qui gardera le bateau congolais arrimé au port de la pauvreté. Les Chinois en savent quelque chose. 

Le débat public étant occupé par la politique-spectacle, une prise de conscience nationale sur la question démographique n’est pas d’actualité. Le message devrait néanmoins être limpide : il faut limiter le taux de natalité au Congo et mieux encadrer la population, notamment les jeunes. 

Car, si les défis sociétaux et sanitaires que la croissance démographique va engendrer donnent froid dans le dos, ses répercussions environnementales, elles aussi, risquent d’être tragiques. 

La destruction du « deuxième poumon » de l’humanité


L‘accélération du rythme d’exploitation de ressources limitées et les dégâts s’y afférant doivent interpeller la conscience planétaire. Dans le bassin du Congo, la culture sur brûlis, qui a un effet néfaste pour l’environnement, est ancrée dans les mœurs et ce sont principalement les villageois qui détruisent inconsciemment l’écosystème afin de subvenir à leurs besoins quotidiens. Cela sous le regard hagard de gouvernements occidentaux habitués à donner des leçons environnementales mais qui se retrouvent confrontés à la désinvolture de certains d’entre eux sur la question. Ajouter à cela, les limites de Chefs d’État africains trop déconnectés pour être concernés ou d’autres plus soucieux de l’impératif de « développement », durable ou pas.

Comme à l’accoutumée, ce sont nos populations qui paieront le plus lourd tribut de ces externalités négatives. La prestation de Félix Tshisekedi lors du One Planet Summit où il a étalé publiquement son manque de connaissance sur les questions environnementales, laisse penser que le nouvel exécutif congolais n’a pas d’agenda écologique. Il semblerait même que ce dernier fasse désormais partie du problème. J’en veux pour preuve la récente lettre de Greenpeace qui accuse le gouvernement d’octroyer des concessions dans des zones protégées. 

Ces défaillances au sommet de l’Etat sont alarmantes pour un pays qui abrite la deuxième forêt la plus dense du monde. Pourtant, les catastrophes climatiques comme les inondations observées un peu partout dans le pays dans le courant de l’année 2019 auraient déjà dû conduire à un sursaut législatif pour protéger notre habitat. Cette absence de vision se traduira en un lourd fardeau économique pour les générations futures qui devront notamment absorber le coût des dégâts matériels concomitant aux catastrophes. 

Dans l’entre-temps, nous contractons également la dette invisible que représente la perte progressive du contrôle de la chaîne d’approvisionnement de certaines ressources stratégiques, qui étaient censées faire de nous les fers de lance de la révolution verte. 

La souveraineté à géométrie variable : la perte du cobalt    

Elon Musk, PDG de Tesla motors

La valorisation de la marque américaine Tesla, qui surplombe celles de dinosaures de l’ère carbone comme Ford et GM, devrait transmettre une information importante à tous les congolais : notre cobalt est précieux. 

Ce qui est précieux ne s’exporte généralement pas à l’état brut mais se garde et se transforme sur place, du moins dans les pays avec une planification économique réfléchie. A cet effet, les  200 millions de M. Yuma et de la Gécamines qui défraient la chronique, pour ne citer que ce cas emblématique, auraient pu amorcer le développement de telles capacités de transformation locale. 

Au contraire, des opérateurs internationaux contrôlent la chaîne d’approvisionnement de ce métal et par ricochet une partie de notre souveraineté. Cette même souveraineté que d’aucuns prétendent défendre tout en bradant les titres miniers du pays dans les circuits financiers offshores. Nous mettions d’ailleurs récemment en exergue la responsabilité partagée des acteurs locaux et internationaux en la matière. 

Ainsi, le nouveau code minier qui entérine pourtant « la préférence nationale » (10% d’actionnariat congolais minimum, obligation de sous-traitance congolaise, priorité des sociétés congolaises dans les contrats de prestation de service…) n’est, en l’état, qu’un outil de propagande pour consommation domestique. 

La véritable « préférence nationale » serait la valorisation de la chaîne de production et la redistribution efficace des recettes de l’industrie minière. Combien de temps devons-nous encore attendre avant de mettre en place les infrastructures qui nous permettront de jouir de nos ressources ? 

Partout dans le monde, la révolution électrique est en marche, or nous en sommes spectateurs alors même que nous devrions en être le « moteur ». La RDC doit assainir son secteur minier et donner une véritable orientation stratégique à la filiale. Le modèle actuel qui consiste de manière générale à vendre les concessions à vil prix puis à collecter de maigres redevances dont la substance fuite vers des paradis fiscaux doit prendre fin. Il faut pour cela une vraie volonté politique et un leadership courageux sur la question. 

Comme si le bradage de nos matières premières ne suffisait pas, c’est à présent la matière grise, plus précisément l’éducation des Congolais, que l’on veut brader en assujettissant son financement aux humeurs des bailleurs de fonds.

La déliquescence du système éducatif  

Près de deux décennies marquées par l’absence de vision claire en matière d’éducation ont fini d’achever le système éducatif congolais. Sur la forme, les écoles congolaises dans leur grande majorité ne sont pas équipées pour assurer leur mission de transmission du savoir. Sur le fond, le contenu des manuels scolaires n’est pas en phase avec les réalités du monde moderne. Plus grave encore, par manque d’investissement dans la formation, de nombreux professeurs ne sont tout simplement pas à niveau. Une étude exhaustive de la Banque Mondiale datant de 2005 préconisait déjà à l’époque « une réforme intégrée des curriculums, des méthodes pédagogiques et de l’évaluation. »

Concrètement, nous sommes en train de perdre une génération entière. Nous assistons à un abrutissement planifié du Congolais par une certaine classe politique. Si comme beaucoup l’affirment, à juste titre d’ailleurs, la première ressource d’un pays est sa population, il va sans dire qu’il y a de quoi être inquiets pour le Congo. Ceux qui pensent que c’est l’annonce démagogique d’une supposée « gratuité de l’enseignement » sans planification aucune qui va changer la donne sont d’une naïveté qui illustre à elle seule la faillite intellectuelle de la société congolaise. Les conséquences sur l’économie d’une population peu ou mal formée seront sans doute les plus désastreuses car des citoyens mal instruits garderont le silence face à la misère abjecte dans laquelle leurs dirigeants les maintiennent. 

La politique actuelle doit donc être revue pour adopter une approche plus pragmatique. Par exemple, le programme scolaire actuel qui prévoit l’usage d’une langue locale au cours des deux premières années du primaire et la transition au français en troisième année doit être abandonné. Le français devrait être enseigné dès les deux premières années et l’apprentissage de l’anglais doit suppléer l’apprentissage d’une langue locale, mondialisation oblige. 

De plus, dès le secondaire, des filières techniques doivent être proposée aux élèves afin d’optimiser le marché de l’emploi qui lui aussi répond à la logique de l’offre et la demande. Nous devons impérativement sortir du modèle d’éducation belge hérité de la colonisation, dont le dessein n’aspire qu’à la formation de fonctionnaires. 

L’éducation congolaise du futur doit s’axer autour de la qualité de l’enseignement et des dynamiques du marché du 21e siècle.  

Au vu  du manque d’engagement stratégique dans ces différents domaines, le constat est sans équivoque : la RDC piétine, voir régresse.  

En conclusion, le statu quo politique, maintenu par l’appétit glouton d’une caste sans vision, coûte et génère un retard qu’il sera de plus en plus difficile à rattraper. En terme de démographie, l’explosion de la population, liée en partie aux défaillances de l’Etat en matière de lutte contre la pauvreté, va entraîner davantage de misère. En ce qui concerne l’environnement, le manque de vision et d’initiatives sur la question va créer les conditions d’une exacerbation des catastrophes naturelles dont la jugulation va peser sur les finances publiques dans le futur. Au niveau du sous-sol et des matières premières, l’absence de stratégie et la corruption endémique vont continuer d’éroder nos marges de contrôle et par conséquent compromettre les futures rentrées en devises. Finalement, le capital humain, pierre angulaire du développement d’une nation, est compromis et avec lui l’espoir d’un redressement impulsé par une conscience citoyenne forte. Réveillons-nous! 

Milain Fayulu  

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